L'effet de déplacement chimique étant décelable
grâce aux corrections d'inhomogénéité
évoquées plus haut, il convient de définir une
procédure pour le caractériser. La mesure absolue de
B0 avec une précision meilleure que 10-6
étant impossible, on préfère mesurer
0 par
rapport à la fréquence de résonance d'une substance de
référence --
ref. En outre, pour permettre une
comparaison plus commode entre des spectres enregistrés à l'aide
de spectromètres opérant à des valeurs différentes
de B0, on a recours à une échelle dite
<<delta>>,
, qui s'exprime en ppm -- parties par million -- et qui
est définie par la relation :
(3)
En négligeant
ref -- de l'ordre de 10-6 --
devant l'unité, il vient :
= (
ref -
0) 106.
(4)
L'échelle
représente donc bien une mesure relative du
coefficient d'écran, indépendante de B0. Le facteur
106 permet de travailler avec des nombres de l'ordre de
l'unité, de la dizaine ou de la centaine. Dans la pratique,
est
déterminé en mesurant la différence de fréquence
(
0-
ref) en Hz, divisée par la
fréquence de travail (
ref) exprimée en MHz.
Pour des raisons historiques, dues au mode de fonctionnement des premiers
spectromètres, qui opéraient en balayage de champ, les spectres
sont présentés de telle sorte que les fréquences vont
en croissant de la droite vers la gauche (figure 2). Il en va de même
de l'échelle
, alors que l'échelle des
varie en sens
inverse. On parle d'un <<blindage>> -- effet d'écran -- plus
important pour les résonances situées le plus à droite du
spectre. Pour ces mêmes signaux, on parle également de
résonance à champ fort, toujours par
référence au balayage de champ, qui serait effectué dans
le sens opposé de la variation de fréquence. On choisit
généralement comme référence une substance
conduisant à un pic unique, facilement soluble et peu sensible aux
effets de solvant et résonnant à une extrémité du
spectre. Pour la spectroscopie du proton et du carbone-13, le TMS
(tétraméthylsilane : Si(CH3)4) est
communément utilisé.

Il existe de très bonnes corrélations entre le déplacement chimique et la nature du groupement chimique auquel appartient le noyau considéré. La spectroscopie du carbone-13 s'avère être un complément bien souvent indispensable à la spectroscopie du proton grâce à une gamme de déplacements chimiques beaucoup plus importante -- 200 ppm pour le carbone-13 contre 10 ppm pour le proton. La prise en considération, à la fois, des déplacements chimiques du proton et du carbone-13, permet de lever certaines ambiguïtés.
Le coefficient d'écran
-- il s'agit en fait d'une
quantité tensorielle -- peut être évalué à
partir des méthodes de la chimie quantique. Nous nous bornerons ici
à des considérations très qualitatives en
considérant le champ magnétique secondaire induit par la
densité électronique autour du noyau considéré.
En premier lieu, on peut envisager la <<précession du nuage
électronique>> par rapport au champ magnétique
B0. Cette précession, analogue dans son principe
à celle du moment cinétique de spin, est en fait celle du moment
cinétique orbital L -- qui décrit le mouvement
des électrons par rapport au noyau. Il en résulte un mouvement de
rotation des électrons qui crée un champ magnétique
secondaire B' tendant à s'opposer à B0
(figure 3). Il s'agit donc d'un effet diamagnétique noté
d. En poussant plus loin l'analyse, on note que la vitesse de
l'électron dépend également de B0. Il
s'ensuit l'apparition d'une contribution paramagnétique
p -- qui s'ajoute au champ initial. On peut alors
écrire que la somme de ces deux contributions conduit au coefficient
d'écran :
=
d+
p.

Il se trouve que
d ne dépend que de l'état
fondamental du système électronique et peut être
relié à la charge portée par l'atome
considéré. Plus la charge est importante, plus le noyau est
<<blindé>> -- résonance à champ fort. A
l'inverse, les protons <<acides>> apparaissent à champ
faible. On peut montrer que
p dépend des états
excités et surtout de la symétrie des orbitales de valence. Il
est en principe nul pour les orbitales s qui sont de symétrie
sphérique et intervient, de fait, très peu dans
l'évolution des coefficients d'écran du proton. Il devient en
revanche prépondérant par rapport à
d si
les orbitales de valence ne sont pas de symétrie sphérique. C'est
le cas du carbone-13, du fluor-19 ou de l'azote-15 -- ou -14 -- dont les
orbitales de valence comportent des orbitales p ; ces isotopes
présentent une gamme de déplacements chimiques très
importante.
Lorsque la gamme de déplacements chimiques est faible -- c'est le cas du proton --, il faut également tenir compte d'effets secondaires. Par exemple, un champ électrique intramoléculaire ou intermoléculaire -- liaison hydrogène par exemple -- provoque une distorsion du nuage électronique et contribue généralement à diminuer le coefficient d'écran -- déplacement de la résonance vers les champs faibles.
L'anisotropie de susceptibilité magnétique
moléculaire peut également jouer un rôle très
important. Supposons -- pour des raisons de simplicité -- que le
système étudié soit de symétrie cylindrique et
définissons deux directions // et
(comme indiqué sur la
figure 4) correspondant aux susceptibilités magnétiques
// et 
).

. H
représente le proton.
Soit R la distance du noyau considéré -- un proton par exemple --
au point de la molécule où prend naissance cette anisotropie de
susceptibilité magnétique et
l'angle entre le rayon
vecteur et la direction // (figure 4). On peut montrer que la modification du
coefficient d'écran est de la forme :

=
(1-3cos2
)/4
. (5)
Cette relation appliquée à l'acétylène (figure 5)
conduit à une valeur du 
égale à
+10 ppm --
// ~ 0,
= 0.

Dans le cas de l'éthylène, l'angle
est
différent de 0 et 
est réduit par le
facteur (1-3cos2
), ce qui permet d'expliquer pourquoi
l'éthylène résonne à une fréquence plus
élevée. Pour des raisons de commodité, on définit
généralement un cône de déblindage qui
représente la partie de l'espace pour laquelle le facteur
(1-3cos2
) est positif. La hiérarchie des
déplacements chimiques de l'éthylène,
acétylène et éthane est schématisée sur la
figure 5.
Le déplacement chimique étonnamment élevé des
protons benzéniques peut s'expliquer en considérant à
nouveau la précession des électrons
en présence du
champ B0. Cet effet est évidemment maximal lorsque la
molécule est orientée de telle sorte que B0
soit perpendiculaire au cycle (figure 6) et disparaît lorsque
B0 se trouve dans le plan de la molécule. Il faut
procéder à un calcul de moyenne sur toutes les orientations de la
molécule, puisqu'il s'agit de la phase liquide. Il s'avère que,
tous calculs faits, cette moyenne est différente de zéro.

Il apparaît que le champ B' provenant de la rotation des charges s'ajoute à B0 au niveau d'un proton benzénique. Il provoque donc un déplacement de la résonance vers les champs faibles.
Outre les informations structurales de nature intramoléculaire qu'il fournit, le déplacement chimique est sensible à certains effets de nature intermoléculaire comme :
* l'échange. L'élargissement du signal du proton hydroxylique
des alcools en est un exemple ; ce proton est mobile et s'échange avec
les protons de l'eau ou entre deux molécules d'alcool.
* la proximité d'un cycle aromatique, qui s'interprète de
manière analogue à l'effet intramoléculaire
évoqué ci-dessus ; cet effet a donné naissance à
une méthode connue sous le nom de <<Aromatic Solvent Induced
Shift>> (ASIS).
* la proximité d'une espèce paramagnétique.
L'interaction avec l'électron non apparié provoque un
déplacement qui peut être considérable.
* le pH. Par exemple, la position du signal des phosphates inorganiques
dans le spectre du phosphore-31 permet de déterminer sans
ambiguïté le pH de la solution. Une application très
courante de cette méthode est la mesure du pH intracellulaire; cette
méthode est fondée sur la différence de 2,4 ppm entre les
déplacements chimiques de HPO42- et
H2PO4-. Lorsqu'il y a échange rapide
entre ces deux formes, on mesure un déplacement chimique moyen qui
traduit leurs concentrations relatives.